Art primitif, art premier, art tribal, art primordial, art lointain, art nègre, art sauvage ? Aucun de ces termes ne satisfait pleinement ni ne fait l’unanimité, tant il est difficile de définir en un seul mot un art aussi diversifié dans le temps, l’espace et le style. Comment qualifier cet art parfois sacré, parfois profane, tantôt domestique, tantôt rituel ou funéraire, et qui se refuse à s’assujettir au modèle étriqué de la description réaliste du monde visible ? Bien que non scientifique, le terme art primitif demeure le plus communément employé, même s’il dénote un certain ethnocentrisme, suggérant l’absence d’histoire de l’art et d’évolution des peuples qui ont créé ces œuvres.
L’artiste issu d’une civilisation dite primitive a donc d’autres préoccupations que de copier fidèlement les choses qui l’entourent (il en est parfaitement capable s’il le veut, bien des œuvres existent qui le prouvent)¹, pour lui, la forme est avant tout une allusion à une référence exprimée par la transformation du modèle de base par l’ajout d’éléments ou la déformation de certaines portions de la sculpture, sans pour autant en délaisser l’aspect esthétique. Ces disproportions du corps humain ou animal procèdent d’un choix conventionnel au groupe ethnique et est perçu par l’Occidental non-initié comme une maladresse, alors que les créateurs à l’origine de ces formes en connaissent parfaitement la signification et le pouvoir (matérialisation des forces occultes, des mythes et des croyances religieuses de son peuple en faisant offices d’intermédiaires avec les forces surnaturelles ou qui lui serviront à commémorer les morts et apaiser leur âme). Cette forme « codée » (elle en devient plus expression, ou même symbolisation, que représentation) ne résulte donc pas de la réalité telle qu’elle est perçue par le regard, cette réalité n’ayant à priori plus rien à démontrer et la copie de l’existant n’ayant de fait plus aucune utilité (quelle copie peut être plus parfaite que l’original lui-même ?). En bref, l’artiste abandonne la ressemblance au profit de l’essentiel.
Le sculpteur ne dissociant pas la beauté de l’efficacité, son œuvre n’a pas été créée par seul souci d’esthétique, la notion « d’art pour l’art » telle que « nous » la concevons lui est inconnue et il n’imagine pas un instant qu’une forme n’ait pas d’autre fonction que celle d’être décorative. Ce qui ne signifie pas pour autant que l’art issu de ces cultures soit dépourvu de toute sophistication « esthète », bien au contraire : la nécessité de parer, d’embellir l’objet le plus anodin reste fondamentale, et démontre par là sa capacité à accomplir la tâche qui lui a été attribuée : lutter contre les mauvais esprits, les maladies et les cataclysmes, honorer les ancêtres illustres ou encore encadrer une cérémonie d’investiture ou une société secrète. Elle doit parfois aussi prouver son aptitude à apporter la chance, la prospérité et la fertilité. La notion de beauté est donc bien présente, même si certains « fonctionnalistes » la renient et même si le beau et l’utile se confondent.
En termes de fonctionnalité, l’objet n’est pas imputable au seul artiste : entre la sculpture proprement dite et l’usage, intervient souvent un acte de « consécration » consistant à « charger » l’objet des substances ou du rituel nécessaires à son efficacité magique ou religieuse. Cette action sera menée à bien par le spécialiste appelé, suivant sa fonction (et suivant l’auteur) : médecin, sorcier, magicien, devin, chaman ou nganga dans l’Afrique bantoue. Ces ajouts de matières « fétiches » ont, aux yeux de leurs utilisateurs africains, autant d’importance que la sculpture à proprement parler qui en devient de facto uniquement le support (à quoi nous servirait une automobile sans carburant ?).
Outre son utilisation à des fins thérapeutiques, magiques ou sacrées évoquée ci-dessus, l’art primitif demeure le support de la mémoire collective, il sert à exprimer sa vision du monde -et particulièrement les mythes fondateurs de la communauté- et se substitue en ce sens à l’écriture. L’artiste produit alors un « outil » qui contribue à l’ordre social et à une certaine stabilité émotionnelle en exhibant un emblème connu et respecté de tous. À l’opposé, des objets resteront cachés à la vue de certaines catégories de personnes (en particulier les femmes et les enfants) et ne pourront être aperçus que par certains initiés. C’est ainsi que l’objet peut être l’image de l’esprit (représentation), il peut aussi en être le réceptacle, mais il peut également remplacer, « être » l’esprit (présentification).
Contrairement à la vision occidentale, héritée de la Renaissance, cette forme d’art ne doit plus être considérée comme une expression individuelle. Ainsi, mis à part certaines contraintes techniques dues aux matériaux qu’il utilise, l’artiste est confronté au respect des canons engendrés par une série de symboles entérinés par sa communauté et qui, souvent, déterminent un style immédiatement définissable. Cependant, ça et là, un objet issu de la main d’un artiste particulièrement génial qui l’aura chargé d’émotion et de résonance, dépassera la fonction qui lui avait été assignée pour devenir une véritable création artistique. Certains mériteront même d’être élevés au rang de chef d’œuvre universel. Une sculpture peut avoir été révélée en rêve au sculpteur : l’image onirique est alors le prototype, non fait de main d’homme, des objets que taillera ensuite la main du sculpteur.
Contrairement aux arts dits « classiques » (égyptien, grec, européen, etc.) relativement uniformes, les arts primitifs sont des arts « tribaux » où chaque ethnie possède son style propre, dicté par la tradition de sa communauté, et qui, malgré d’indéniables influences et interpénétrations, se distingue assez nettement de celui de son voisin (il est par exemple difficile de confondre un masque ou une statuette sénoufo d’une production dan ou baoulé,
malgré leur relative proximité géographique dans l’actuelle Côte d’Ivoire).
Ces œuvres ayant été conçues à des fins utilitaires servant particulièrement les religions animistes, elles ont été longtemps méprisées par les cultures occidentales asservies par les canons grecs pendant des siècles. Les idoles nègres -ou les « arts sauvages » comme on les nommait autrefois, furent souvent interdites et détruites sur le lieu même de leur création par des missionnaires ignorants et iconoclastes. (Cette vision rigoureuse (et erronée) de la notion kantienne de finalité sans fin, exclurait donc le statut d’art à toutes les œuvres religieuses !)
Mais dès les premières décennies du XXe siècle, des artistes tels que Picasso, Braque, Derain, Vlaminck, Matisse, Breton, Eluard, Tzara,² etc. leur découvrent des qualités esthétiques telles que leurs propres productions artistiques en seront fortement imprégnées.
En effet, les aspirations des Surréalistes se retrouvent dans l’image qu’ils se donnent des peuples primitifs et de leur art : la libération de toute contrainte sociale, l’harmonie avec la nature, l’absence de frontière entre le rêve et la réalité. Et, à l’instar de l’artiste primitif, l’artiste surréaliste trouve son inspiration créatrice dans un inconscient collectif, enfoui au plus profond de chaque homme. En laissant ressurgir cette « primitivité » le créateur peut donner naissance à des œuvres dotées d’une puissance expressive telle qu’elles suscitent presque toujours de fortes émotions (l’admiration, l’envoûtement, la crainte, voire la répulsion), et rarement l’indifférence.
En 1915, l’historien d’art et écrivain allemand Carl Einstein leur consacre même un ouvrage - La Sculpture nègre (Negerplastik) - dans lequel ces pièces seront pour la première fois étudiées en tant qu’objets d’art et non plus seulement comme curiosités exotiques. Malheureusement, les artistes « primitifs » sont restés pour nous presque toujours anonymes3. Les spécialistes s’attachent actuellement à dégager des styles ou des ateliers, voire même des « mains ». C’est ainsi qu’ont été identifiés les Maîtres « de Buli » ou « de la coiffure en cascade » chez les Luba/Hemba du Congo ou le Maître « de la maternité rouge » chez les Dogon du Mali, par exemple.
Mais il faudra attendre la fin du XXe siècle4 pour qu’enfin l’art primitif fasse son entrée au musée du Louvre, après que ses fervents défenseurs aient pu faire face aux nombreux détracteurs : ainsi les œuvres du « Maître des yeux obliques » côtoieront celles de Léonard de Vinci ou la Vénus de Milo…